Publié dans Terre

Le séisme de Katmandou décrypté

Alors que le bilan du séisme du 25 avril ne cesse de s’alourdir, le géologue Jérôme van der Woerd nous explique pourquoi la terre a tremblé au Népal, et pourquoi elle tremblera encore.

Jérôme van der Woerd, chercheur à l’institut de physique du globe de Strasbourg1, vous êtes spécialiste de la tectonique du plateau tibétain. Qu’a de particulier le tremblement de terre qui vient d’avoir lieu au Népal ?
Jérôme van der Woerd: L’événement qui a secoué la région de Katmandou le 25 avril était de magnitude 7,9 et a fait plus de 5000 victimes ; c’est le plus grand qu’ait connu le Népal depuis le séisme de Bihar en 1934 qui, avec une magnitude de 8,4, avait fait plus de 15000 victimes. C’est donc un séisme continental majeur, suivi de nombreuses répliques, dont deux séismes de magnitude 6,6 près du foyer et au nord-est de Katmandou, une douzaine de magnitude 5 et nombreux magnitude 4. D’autres répliques sont d’ailleurs à attendre dans les heures et les jours qui viennent.

Séisme au Népal en 2015.

Localisation du séisme de 2015 (A) et coupe schématique du plan de rupture probable (B).

Quelle est son origine ?
JvdW: Ce séisme se déroule dans le contexte de la collision Inde-Eurasie commencée il y a 50 millions d’années et qui est responsable de la surrection de la chaîne himalayenne. De nos jours, l’Inde et le sud Tibet convergent encore à une vitesse d’environ 2 cm/an : cette poussée continue impose un plissement de la croûte terrestre et une accumulation de contraintes mécanique qui sont relâchées périodiquement lors de séismes majeurs. C’est un peu comme ce qui arrive quand vous poussez les deux extrémités d’une règle en plastique : celle-ci résiste, se plie, puis finit par casser.

Etait-il prévisible ?
JvdW: Si les mécanismes géologiques à l’origine des séismes, sont relativement bien connus et nous permettent de déterminer les zones à risque ainsi qu’estimer le niveau de ce risque, nos modèles ne nous permettent pas pour l’instant de prédire exactement où ni quand les séismes auront lieu. Une étude menée juste avant le séisme2 par une équipe internationale3, indiquait ainsi, à partir d’informations paléosismologiques et historiques recueillies sur place, que la région de Katmandou était proche de son seuil de rupture. Le séisme du 25 avril l’a malheureusement confirmé, avant même la publication de l’article…

Les tremblements de terre se manifestent-ils de manière périodique ?
JvdW: On ne peut pas vraiment parler de cycle au sens strict du terme, comme on le fait par exemple pour les saisons, ou le retour de la comète de Halley, mais il est vrai qu’on observe parfois certaines régularités temporelles. Ainsi en étudiant l’événement de 19344, les chercheurs ont pu dater le séisme précédent, qui a eu lieu en 1255, ainsi que les séismes antérieurs. Un temps de retour d’environ 700-800 ans est alors déterminé pour les grands séismes himalayens. Ce temps de retour correspond en gros au temps que met la faille pour rompre, accumulant puis relâchant brusquement les contraintes mécaniques qui lui sont imposées : soumise à une poussée continue de 2 cm/an durant 800 ans, la croûte terrestre finit par casser et se réajuster brusquement, glissant d’environ 16m (800x2cm).
En outre, d’autres périodes, plus courtes, peuvent également s’emboîter dans ces grands cycles sismiques. En effet, les failles rompent parfois en plusieurs fois, avec des séquences. Le séisme du 25 avril 2015 suit ainsi le séisme de 1934 de 81 ans, or les données historiques et paléosismiques semblent montrer que le séisme majeur de 1255, a été suivi d’un autre en 1344, soit 89 ans plus tard. Ce rythme de 80 ans pourrait donc correspondre à la rupture en deux temps, à l’est puis à l’ouest, d’une faille qui cède tous les 800 ans.

Dans ce cas, le séisme actuel, qui semble correspondre à la seconde séquence de ces ruptures de faille qui ont lieu tous les 800 ans, n’indique-t-il pas que le Népal est à l’abri pour les 800 prochaines années ?
JvdW: Certainement pas. D’abord parce que le front himalayen comporte de nombreuses autres failles qui peuvent céder entre temps et ravager la région. Ensuite, pour l’heure, les données qui nous sont parvenues sont encore parcellaires et nous obligent à demeurer très prudents quant à leurs implications ; d’autant que certaines hypothèses sur lesquelles reposent nos modèles restent très spéculatives. L’un des enjeux principaux des études à venir sera de déterminer si le séisme actuel a relâché toutes les contraintes accumulées. Les données à notre disposition montrent un glissement de la faille d’environ 3 à 5 m, bien inférieur aux 10-15 m attendus : ceci pourrait indiquer que les contraintes, et donc le risque sismique, demeurent importants.

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