Publié dans Culture

En Arctique, l’homme qui prend le temps

En Arctique, l’homme qui prend le temps
En Arctique, l’homme qui prend le temps (Evgenia Arbugaeva courtesy in camera galerie)

Après avoir visité vingt-deux stations météorologiques dispersées dans l’Arctique, en Russie, Evgenia Arbugaeva a choisi de visu le personnage principal de sa nouvelle série, Weather Man (1). Son nom : Slava Korotkiy. Il vit seul depuis treize ans dans la station Hodovarikha, embossée sur une minuscule péninsule, à deux kilomètres de la mer de Barents et qui fut, avant les années 30, une base militaire. Pourquoi lui ? «Il est l’incarnation des héros de l’ex-Union soviétique, répond la photographe russe, qui vient de fêter ses 30 ans. Ces astronautes ou ces explorateurs polaires qui enflammaient de leurs aventures les livres pour enfants. Dès que je l’ai vu, avec ses yeux bleus, j’ai su que c’était lui. Il est juste là, tout à fait dans le présent, il accomplit sa mission à son rythme, il ne désire pas plus que ce qu’il a déjà.»

«Tout est réel»

Photo Evgenia Arbugaeva courtesy in camera galerie

Pendant trois semaines, de fin décembre 2013 à janvier 2014, Evgenia Arbugaeva a partagé son quotidien ascétique. Toutes les trois heures, Slava Korotkiy relève la température du vent, le taux d’humidité, la pression atmosphérique, la qualité de la neige qui recouvre la toundra ; données qu’il communique ensuite grâce à une radio, en morse. L’intérieur de sa maison, construite au pied du phare en bois, est vintage ; rien n’a changé depuis 1933, pas plus les papiers peints que le mobilier, certes sommaire. Impossible de se croire au XXIe siècle, tout paraît en suspension, tel un décor en attente sur un plateau de cinéma. Dehors, il fait froid (- 20 °C) et très sombre. L’hiver, le jour n’existe pas plus que la nuit. Des étincelles de lumière.

Evgenia Arbugaeva ne souffre pas du froid, elle y est habituée, elle qui est née à Tiksi, dans l’est de la Sibérie. Ce qui l’inquiète parfois, c’est le bruit du vent, «les orages de neige et le craquement des glaces sur la mer, un peu terrifiant». Pour prendre ses photographies, elle s’adapte au climat, avec des temps de pose assez lents, et ne cherche pas à assiéger son modèle. «Slava n’a jamais posé pour moi, quel intérêt pour lui ? remarque Evgenia Arbugaeva. Chaque fois que je l’ai photographié, je n’ai pas tenté de le surprendre. Il me voyait, c’est tout. C’est un travail documentaire, tout est réel, mais j’ai aussi construit ma propre réalité.»

Des nerfs d’acier

Photo Evgenia Arbugaeva courtesy in camera galerie

Slava Korotkiy n’est pas bavard. Ils échangent sur leurs lectures, leur auteur préféré (Hemingway), leurs histoires respectives. Comme ils n’attendent rien l’un de l’autre, le temps passe, comme ça… Elle apprend que son père était marin et qu’il a vécu toute sa vie sur un bateau avec son épouse, elle-même cuisinière. Elle lui parle de ses études, à Moscou puis à New York, à l’ICP (International Center of Photography) et de son plaisir à voyager. Elle sait combien le météorologue est un homme fort, car rester à Hodovarikha, à une heure d’hélicoptère de la ville la plus proche, exige des nerfs d’acier. «Je me suis retrouvée face à moi-même et face aux choses que vous vous cachez quand vous êtes ailleurs. C’est ça, le big challenge ! Slava, lui, est très zen, en constante méditation. Il est devenu la nature elle-même, comme s’il était le vent ou la neige… Il a créé son monde, la station météo est en quelque sorte son bateau. Il est définitivement heureux.»

Depuis l’automne, il y a eu quelques changements. Des bâtiments de la station météo ont été détruits, deux autres météorologues sont arrivés avec des ordinateurs et des téléphones cellulaires. Mais le scientifique aux yeux bleus n’a rien changé à ses habitudes. Tout ce qui l’entourait a été détruit, sauf sa maison, une part de lui-même. Pour la nouvelle année, Evgenia Arbugaeva lui a offert une perruche. «Apprends-lui à parler, a dit la photographe. Un mot par jour.»

Photos Evgenia Arbugaeva

(1) Exposition «Weather Man» à In Camera Galerie, 21, rue Las Cases, Paris VIIe. Jusqu’au 4 avril. Rens. : 01 47 05 51 77.

Par Brigitte Ollier

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