Publié dans Economie

La Lune est-elle à vendre ?

La Lune photographiée en novembre 1969 par la mission Apollo 12. © NasaL’agence de presse Reuters a divulgué une information début février 2015 qui est passée inaperçue de ce côté-ci de l’Atlantique : l’agence gouvernementale américaine chargée de l’aviation civile (FAA, Federal Administration Aviation) a officiellement reconnu pour la première fois que « le désir du secteur privé de protéger ses investissements et son personnel amenés à travailler sur la Lune ou sur d’autres corps célestes » était légitime. Autrement dit, ces compagnies privées devraient pouvoir… acheter des terrains et ériger des constructions pour leur propre compte sur d’autres planètes, exactement comme elles le font sur Terre lorsqu’elles décident d’investir dans n’importe quel pays !

Si ces intentions de la FAA venaient à être concrétisées par des propositions de lois, ce serait alors, on l’imagine bien, un tournant majeur dans la course à l’espace ! Pour l’heure, la Lune, notre satellite naturel, est protégé par le traité de l’espace de l’ONU, l’Organisation des Nations unies, datant de 1967. Mais les nouveaux acteurs du spatial ne sont plus des États mais des sociétés commerciales à but très lucratif. Et la pression qu’ils commencent à exercer sur les instances internationales devrait aller crescendo ! En effet, à l’origine de cette demande auprès de la FAA, on trouve Bigelow Aerospace, une entreprise de Las Vegas (États-Unis) qui projette déjà d’utiliser la Station spatiale internationale (ISS) à des buts commerciaux, de développer des habitats lunaires gonflables et d’organiser l’exploitation des ressources minières de notre satellite.

Le texte de l’ONU contraint les États, pas les entreprises privées

Ses concurrents nouvellement arrivés sur le marché espèrent faire de même : Deep Space Industries, créé en 2013 avec pour objectif d’exploiter les ressources minières… des astéroïdes ; Planetary Resources, financé par les deux très médiatiques Américains Larry Page (fondateur de Google) et Eric Schmidt (ancien directeur de Google) associé au Canadien James Cameron (réalisateur et explorateur des fonds marins), qui rêvent d’exploiter, eux aussi, les réserves d’eau et de platine des astéroïdes. Tout ce beau monde des affaires profite d’ailleurs du « coup de pouce » de Google qui a lancé le lunar X-prize, un prix qui promet 30 millions de dollars à l’équipe qui parviendra la première à rejoindre la Lune, à y parcourir au moins 500 mètres et à transmettre un très grand nombre d’images vers la Terre.

DÉROGATIONS. Tous ces entrepreneurs privés voient l’espace comme la nouvelle frontière de l’humanité destinée à être dépassée, investie et colonisée. Et les investisseurs prêts à les y aider exigent, en contrepartie, des garanties de privatisation. Face à ce flux de demandes, les défenseurs d’un espace international exempt de droits de propriété n’ont — comme arme — que ce traité de l’ONU vieux de 48 ans signé et ratifié par la totalité des puissances spatiales (États-Unis, Russie, France, Grande-Bretagne, Chine, Inde, Australie…). Celui-ci stipule que l’espace extra-atmosphérique (orbite terrestre, Lune et corps célestes compris) est libre d’accès aux États, sans que l’un d’eux puisse se l’approprier ou y tester des armes. La moindre dérogation doit faire l’objet d’un accord international. Son objectif était de préserver cette région pendant la guerre froide durant laquelle l’URSS et les États-Unis tentaient de démontrer leur supériorité militaire à travers la course à l’espace.

Mais les entreprises privées peuvent échapper à ce traité adapté aux États et s’installer en toute légalité dans les quelques pays qui n’ont pas ratifié le traité (îles, pays africains et républiques ex-soviétiques), ce qui n’est pas encore le cas… Le texte de 1967 a cependant été renforcé par le traité sur la Lune, proposé en 1979, au moment où les voyages lunaires semblaient se généraliser. Applicable depuis 1984, il stipule que les voyages vers la Lune doivent être effectués à des fins pacifiques. Mais les grandes puissances spatiales — à part la France — ne l’ont pas ratifié… En attendant, pour mettre en pratique leurs souhaits de coloniser la Lune, ces sociétés doivent surmonter une foule de problèmes techniques : exposition aux rayons cosmiques, impesanteur, production de denrées alimentaires… Ce qui peut encore procurer un délai précieux aux défenseurs d’un espace exempt de tout acte de propriété pour tenter de faire pression sur les instances internationales afin d’obtenir une législation adéquate. La course de la dernière chance.

Source

Publicités