Publié dans Economie

SwissLeaks : « De grandes banques françaises sont concernées », affirme Hervé Falciani

Hervé Falciani est celui qui a orchestré le vol des données de la filiale suisse de HSBC. Il a accepté de témoigner pour « Sud Ouest »

SwissLeaks : "De grandes banques françaises sont concernées", affirme Hervé Falciani

Depuis deux jours, Hervé Falciani est sans doute l’un des hommes les plus détestés de la planète. Les révélations du journal Le Monde permises par le vol de données qu’il a orchestré au sein des serveurs de la filiale suisse de HSBC, ont mis au jour une fraude fiscale colossale, impliquant au moins 106 000 personnes, provenant d’environ 200 pays. Malgré la tempête « SwissLeaks », il a accepté de nous répondre. Via Skype. Parce qu’il ne possède plus de téléphone.

Quel est votre parcours depuis que vous avez subtilisé les données à HSBC, que vous avez quittée en 2008 ?
Les premiers que j’aie contactés, c’est la brigade de lutte contre la haute délinquance financière de Nanterre, et ils m’ont ré-aiguillé vers la Direction nationale des enquêtes fiscales. J’ai travaillé gracieusement avec eux pendant une année, je n’ai ensuite été rétribué que parce que je me suis reconverti dans la recherche, les mathématiques appliquées, au sein de Institut national de recherche en informatique et en automatique, qui dépend du ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche. J’ai notamment développé des outils de lutte contre la fraude pour la direction nationale des enquêtes fiscales. Puis j’ai mis un « holà » à mes activités professionnelles il y a trois mois, avec tout ce qui allait se passer.

On a du mal à saisir ce qui vous a poussé à voler puis à divulguer ces données bancaires…
Quand on évolue au quotidien dans un environnement où tout est fait pour éviter les réglementations, n’importe qui est pris par le désarroi. Mais, à un moment donné, en se concertant avec des collègues – nous étions moins d’une dizaine – nous avons réalisé qu’une action était possible car toutes les personnes clés étaient réunies pour la mener à bien. Travailler pour une structure qui se fonde sur l’impunité, à un moment donné, vous voulez que ça change. Moi, je n’étais pas chargé de l‘extraction des données, simplement de vérifier leur intégrité et leur cohérence. Les liens avec les services français se sont faits sur toute l’année 2008.

Les journalistes du « Monde » affirment que vous avez tenté, à plusieurs reprises, de monnayer ces informations à plusieurs autres banques…
Ils n’ont pas travaillé tous les aspects avec la même rigueur. Ils se basent sur un seul mail, de Georgina Mickael (son amante en 2008 selon le quotidien français, NDLR), selon lequel je veux récupérer 1000 dollars par nom. C’est faux, je suis catégorique. Elle ment. MM. Lhomme et Davet avaient accès au dossier, c’est dommage qu’ils n’aient pas noté que tout était expliqué et que ces allégations sont fausses.

Ce que l’on a découvert lundi, ce n’est que la partie émergée de l’iceberg ?
Bien sûr. Cela reste conséquent car l’iceberg est lui-même conséquent. Mais il ne faut pas oublier que les avoirs qui échappent au fisc représentent la moitié de la dette mondiale, soit environ 20 mille milliards d’euros. On les trouve dans des réseaux de banques qui opèrent avec des succursales offshore. Et si vous regardez bien les transactions, il y a de grandes banques françaises qui sont concernées.

Ce sont finalement les médias et non la justice qui ont mis cette affaire au jour. Que pensez-vous du traitement qu’ils ont accordé à cette affaire ?
Je respecte le travail des journalistes. Sans en cautionner l’intégralité, la grande majorité de ce qu’ils ont fait est admirable et va aider à ce que l’on accorde un peu plus de considération à ceux qui ont une expérience réelle du sujet depuis l’intérieur, les « insiders », et pas à ceux qui sont dans le réglementaire comme Pascal Saint-Amans (directeur à l’OCDE et en charge des négociations internationales sur la coopération fiscale, NDLR). Ses directives touchent les personnes physiques alors que ce sont les personnes morales qui posent le plus gros problème.

Et l’échange automatique des données bancaires prévues pour l’horizon 2017 ?
C’est insuffisant. Dissuasif pour les petits, pas pour les gros bonnets. « SwissLeaks » est la preuve que les gens créent des sociétés écrans pour contourner les règlementations. Et pour cause : elles sont faites pour ça.

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La solution à ces problèmes d’évasion fiscale serait donc les lanceurs d’alerte selon vous ?
La meilleure façon de se prémunir, c’est la protection des Insiders. Tant qu’il rapportera davantage de servir le crime que de s’y opposer, rien ne changera jamais. Il faut combattre le feu avec le feu. Il faut déjà reconnaître le statut de témoin privilégié, et ensuite assurer que face aux représailles que l’on subi, il y ait des contre-mesures : monter des cellules de travail pour mettre à profit ces expériences-là et leur fournir un soutien juridique. Pas une professionnalisation, mais clairement établir que ces informations relèvent d’un intérêt vital pour la démocratie.

Vous pensez défendre une certaine idée de la justice ?
On défend le bon sens. On ne veut pas cautionner l’injustice qu’il y a dans toute cette impunité. Travailler pour une structure qui se fonde sur l’impunité, à un moment donné, vous voulez que ça change. D’autant qu’il ne s’agit que de partager des faits, de mettre ces gens face à leurs responsabilités. Pas autre chose. C’est un sentiment qui est très commun.

Comment vous sentez-vous depuis la révélation de l’affaire ?
L’événement en lui-même est important, mais moi et les autres lanceurs d’alerte formons une vraie communauté à présent, notamment sur la plate-forme Pila (1), sur laquelle nous sommes de plus en plus nombreux. On se focalise surtout sur l’avenir et sur les projets que l’on sera amenés à conduire.

Il paraît que vous étiez à Bordeaux dernièrement…
J’y ai passé le week-end car je travaille avec des syndicats, des élus et des entreprises pour mettre en place une plate-forme téléphonique. Elle permettrait d’offrir un accueil et un encadrement appropriés, notamment juridique, aux personnes qui souhaiteraient signaler des événements contraires à la morale et à l’intérêt public, les « lanceurs d’alerte ». Cela avance au rythme que l’on peut, on y passe nos soirs et nos week-ends. Déjà beaucoup de personnes nous contactent sans que l’on ne puisse les aider malheureusement.

Et vous vivez où en ce moment ?
A Paris.

Vous êtes sous mandat d’arrêt international de la Suisse depuis 2009. Comment vit-on dans ce cas-là ?
On doit penser à se nourrir, à assurer sa sécurité physique lorsque des narco-traficants sont dans les clients. Je n’ai plus de téléphone ni de carte bleue. Depuis trois mois, je suis aux Assedic, puisque j’ai quitté mon emploi. Le meilleur moyen de gagner de l’argent aujourd’hui, c’est d’être hors la loi… J’envisage à terme de changer de nom pour reprendre un travail.  Pour des raisons de sécurité, je ne vois mes proches que très peu depuis plusieurs années. C’est très dur. Mais on fait ce sacrifice bien volontiers.

Ce doit tout de même être pesant…
C’est la moindre des choses au regard de tout cette entreprise. A partir du moment où on comprend que c’est un passage obligé… S’il n’y a pas de prise de conscience de l’intérêt de cette démarche, tout le monde va continuer à le payer. La situation est pire que ce qu’on peut imaginer. L’impunité est encore acceptée car on ne connaît pas encore tout à fait comment elle s’exprime. Mes proches et moi, on s’oriente vers une vie de lutte. Mais c’est comme ça qu’on peut faire changer les choses.

(1) Plateforme internationale des lanceurs d’alerte, créée en décembre 2014

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